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06/12/2023

Pouquoi raidir un arc ?

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J’ai
déjà évoqué plusieurs fois la technique de l’arc et des
voûtes en pierre dans ce site : dans la fiche
technique « traversée de l’espace avec la
pierre » et dans les fiches techniques consacrées
aux différents types de voûtes, à l’arc boutant, à la
coupole ainsi que dans la newsletter n°4.
L’arc
et les voûtes en pierre ne répondent aujourd’hui
plus
qu’à
des
usages
très marginaux, souvent empreints de nostalgie.
Mais,
aujourd’hui, ce thème revient à la une de l’actualité
avec les travaux pharaoniques en cours pour la
restauration de Notre Dame de Paris dont notamment la
mise en sécurité de l’édifice et la reconstruction des
voûtes effondrées.
L’ambition
de cette newsletter est de vous expliquer la
magie des arcs : pourquoi
un
arc
est-il en équilibre et pourquoi et comment s’effondre-t-il.
Ceci
plus
en
détail
que je l’ai déjà fait dans ce site, tout en conservant
un grand niveau de vulgarisation pour que mes
explications restent accessibles à tous.
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L’arc
en pierre, merveille architecturale
durant
des millénaires
Pourquoi
? Parce que l’arc en pierre est, dans la construction,
l’invention technique la plus extraordinaire et la plus
audacieuse depuis les Grecs, et même peut être bien
avant, qui a permis aux architectes de traverser
l’espace. Elle a été sans cesse perfectionnée pour
couvrir des espaces toujours plus grands, toujours plus
hauts, toujours plus majestueux.
Rappelons
que la pierre offre une très grande résistance à la
compression, ce qui est idéal pour faire un mur, mais
très peu de résistance à la traction pour constituer une
poutre qui traverse l’espace, comme l’illustre cette
gravure d’une ancienne synagogue en Galilée.
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Pèlerins
devant l’ancienne synagogue de Meron
(photo de 1880).
L'architrave
de
la porte principale est brisée et repose en équilibre
précaire, menaçant de s'effondrer.
Il
existe
une tradition comme quoi l'effondrement de cette pierre
coïncidera avec la venue du Messie. Toutefois, dans les
années 1960, le Département des Antiquités a renforcé la
porte avec du béton, réduisant ainsi les chances de
venue du Messie. (source www.wikipedia.org)
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La
maîtrise de la technique de l’arc et de la voûte en
pierres ont permis de réaliser, dès le VIème
siècle après J.C.,
la magnifique basilique chrétienne Sainte Sophie à Istambul.
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La
basilique Sainte Sophie, aquarelle, 1893 (source
www.wikipedia.org)
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Il
aura fallu attendre la deuxième moitié du XIXème
siècle pour que disparaisse peu à peu l’usage des arcs
et des voûtes en pierre pour couvrir les bâtiments et
traverser l’espace dans les ouvrages d’art.
Ce
fut d’abord avec l’apparition de l'acier et des poutres
métalliques en treillis, comme à la tour Eiffel, puis au
début du XXème
siècle avec l’invention du béton précontraint par
l’ingénieur français Eugène Freyssinet. Ces
nouveaux matériaux
résistent
à
la fois à la compression et à la tension.
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Pont
de Chaotianmen
en Chine
(source
www.wikipedia.org)
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Pont
de Arrabida
au Portugal
(source
www. allaboutportugal.pt)
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L’invention
de l’arc en pierre, qui permet de traverser l’espace
avec de petites pierres toutes en compression, n’était
absolument pas évidente, d’autant plus que la nature ne
nous offre aucun exemple de ce dispositif.
Les
inventeurs de cette technique, qui semble aujourd’hui
banale, ont fait
preuve
d’une grande capacité de conceptualisation, d’invention
et d’expérimentation grâce à leur intelligence naturelle
avec pour seuls outils leur cerveau et du sable
pour tracer des plans à même le sol.
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Pourquoi
et comment
un
arc reste-t-il en équilibre ?
Un
arc reste en équilibre stable lorsqu’il est "sous
pression" pourrait-on dire, c'est à dire quand les
pierres sont toutes comprimées entre elles.
Imaginons
deux lutteurs s’affrontant dans un bras-de-fer sportif.
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| Leurs
muscles sont bandés pour maximiser la pression que chacun
exerce sur son adversaire. L’équilibre est maintenu tant
que les forces antagonistes annulent leurs effets. Les
muscles de chaque sportif sont contractés et l’ensemble
des deux demi-bras
accrochés l'un à l'autre est rigide et extrêmement
robuste.
Quand
l’un vient à fléchir sous la pression de l’autre, les
deux bras pivotent sur les coudes et tout s’affaisse
instantanément.
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En
revanche, si tous les deux relâchent simultanément
l’effort en maintenant l’équilibre, ils peuvent alors
détacher leurs mains sans que les bras pivotent.
La
scène devient molle.
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Une
autre image intuitive est
celle de cet homme qui s’arc-boute et doit peser de tout
son corps et de ses bras, en calant bien ses pieds pour
ne pas glisser, afin de retenir la pile de planches qui
risquent de l’ensevelir.
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À
image de ce qui vient d’être évoqué, et même si c’est
très osé, nous pourrions imaginer un arc comme un être
ayant la volonté de ne pas s’effondrer. Pour ne pas
s’effondrer il doit maintenir la pression entre ses
claveaux et pour cela exercer une poussée sur ses
supports.
Rupture
de l’arc par implosion
sous
l’effet d’une charge trop lourde
Dans
la fiche "Traversée de l’espace avec la pierre"
j'ai présenté la notion de courbe de pression et j’ai
évoqué la règle selon laquelle un arc est stable si la
ligne de pression des forces qui s’exercent au sein de
l'arc entre les voussoirs, se situe à l’intérieur de
l’arc, comme l’illustre le schéma ci-dessous.
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Jacques
Heyman,
architecte-ingénieur, a très bien expliqué dans son
livre The Stone Skeeleton
(Cambridge
Universisty
Press),
la
formation de rotules qui permettent la déformation
puis l’effondrement de l’arc lorsque la courbe de
pression effleure l’extrados et l’intrados de
l’arc, comme le montrent les deux schémas ci-dessous.
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Le
phénomène physique de la formation de rotules là où la
courbe de pression vient effleurer l’extrémité de la
maçonnerie peut très facilement être reproduite chez
soi. Essayez et vous ressentirez physiquement les effets
de ce phénomène.
Prenez
deux morceaux de sucre, ou deux parallélépipèdes de
mêmes dimensions, entre le pouce et l’index, exercez une
pression. La ligne de pression relie les deux points où
vos doigts exercent la pression.
Déplacez vos doigts vers l’extrémité de façon à
rapprocher la ligne de pression de la limite de l’objet.
Brutalement et instantanément les sucres vont s’écarter.
Essayez de procéder très doucement dans l’espoir de
pouvoir contrôler le mouvement : vous n’y arriverez pas,
la rotation des deux morceaux est instantanée.
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L’expérience
à Sainte
Sophie
Voyons
maintenant l’expérimentation de la formation des rotules
et de leurs effets sur un arc réel. Les photos qui
suivent sont extraites du film documentaire "Monuments
Éternels, Sainte-Sophie Dévoilée" diffusé en 2013
sur la chaîne Arte. Le documentaire montre les travaux
d’une équipe internationale d'architectes, de
sismologues et d'ingénieurs qui ont cherché à percer les
secrets de l'extraordinaire résistance du bâtiment aux
séismes auxquels la région d'Istambul est régulièrement
confrontée.
Ils
ont construit une maquette de la basilique Saint Sophie
et l’ont soumise à de nombreuses épreuves mécaniques
pour mieux comprendre la résistance de la structure de
l’édifice et découvrir ses faiblesses cachées afin de
pouvoir les corriger.
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La
suite d’images instantanées suivante est extraites du
test de la résistance de l’un des arcs plein-cintre à la
surcharge de son extrados jusqu’à la rupture.
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Formation
des
premières rotules dans le demi-arc de droite
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La
séquence de ces dix photos consécutives a duré 1/3 de
seconde (300 millisecondes).
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Rupture
de l’arc par affaissement
à
la suite d’une déformation géométrique
La
stabilité d’un arc dépend avant tout de la capacité de
ses supports à résister aux poussées latérales
auxquelles ils sont soumis. Lorsque la pression exercée
par l’arc est supérieure à la capacité de résistance du
support, considéré dans son ensemble, celui-ci va se
déplacer légèrement et la géométrie de l’arc se
déformera. La pression entre les voussoirs diminue,
pouvant entrainer une succession de désordres locaux
qui, selon leur ampleur, iront de la fissure jusqu’à un
effondrement partiel ou total de l’arc.
Ce
phénomène, plus intuitif que le mécanisme de la
formation des rotules, a été filmé lors des tests
sismiques auxquels a été soumise la maquette de Sainte
Sophie. Les oscillations que la maquette subit,
provoquent des déformations et des élongations de la
maçonnerie qui disjoignent les claveaux et les
désolidarisent. La courbe de pression disparaît et les
claveaux chutent.
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L’élongation
est
visible par l’écartement entre les pierres de la corniche.
Elle
permet au
bloc
de se détacher de l’arc et
de chuter.
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L’élongation
se
resserre mais le bloc a chuté, affaiblissant à jamais le
reste de l’arc.
Il n’y a plus de ligne de pression, les blocs de pierre
de l’arc ne tiennent que grâce au mortier qui fait
office de colle.
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Autre
illustration
du phénomène
de
dislocation
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Conclusion
Nous
avons cherché à expliquer très intuitivement les deux
causes qui peuvent provoquer la ruine d’un arc et des
voûtes qu’il soutient :
1)
L’implosion
immédiate qui survient lorsque la charge qu’il supporte
n’est plus tolérée par sa géométrie. La pression interne
devient excessive et l’arc se disloque brutalement ;
2)
La dislocation progressive qui intervient lorsque les
appuis ne résistent pas suffisamment aux poussées
latérales et se déplacent, même extrêmement peu. La géométrie
se déforme lentement,
la pression interne devient insuffisante et l’arc finit
par s’affaisser.
On
peut
observer, dans des édifices anciens, des phénomènes de
début de dislocation faisant suite à des déformations
géométriques lorsque les supports bougent, même de
quelques petits centimètres. La pression au sein de
l’arc diminue, il reste très affaibli mais tient encore
debout. Il est encore temps de prévenir la catastrophe
en étayant l’arc avant sa restauration ou sa
reconstruction.
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Dans
l’illustration
ci-dessus, les désordres géométriques visibles sur
le
demi-arc de droite
sont
stabilisés
par un cintre bien fatigué lui aussi.
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Étaiement
du chœur de la chapelle Saint Etienne à Istres avant sa
restauration. La déformation du support de droite sous
la pression de l’arc et de son chargement est nettement
visible.
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Ce
qu'il nous faut retenir : la ruine d’un arc par
diminution de la pression qui le sous-tend est
progressive et peut être corrigée avant la catastrophe.
Par contre la ruine d’un arc par implosion à la suite
d’une pression interne trop grande est brutale et
instantanée.
Dans
la Newsletter
n°
5, consacrée à l’état de santé de l’église Notre-Dame de
l’Assomption de La Ferté Alais, j'ai illustré une
situation qui pourrait, un jour, cumuler les deux causes
: implosion suite au poids excessif qu’exerce la
charpente sur les voûtes et dislocation suite aux
mouvements du sous-sol.
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Un
dernier
mot concernant les restaurations de Notre Dame de Paris
qui sont évoquées au début de cette lettre.
La
chute de
deux voûtes et la fragilité
de l’édifice,
qui
a dû être mis en sécurité grâce
à
de
nombreux étaiements,
n’ont
rien à voir avec les phénomènes de
ruine évoqués
ci-dessus.
Les
architectes médiévaux n’ont jamais conçu l’architecture
de leurs cathédrales pour que les voûtes résistent à la
chute d’objets lourds ni que l’édifice reste
suffisamment stable sans le
poids élevé que la charpente exerce au sommet des murs.
C’est
au
contraire
grâce
à
la
robustesse
de
la
conception
de
la
cathédrale
des
XIIème
et XIIIème
siècles
que
Notre-Dame
a
pu
résister
à
la catastrophe de 2019.
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